Trois flics genevois entre fiction et réalité

Nic Ulmi, Le Temps

Mettre du réel dans des scénarios policiers: c’est la mission que s’est donnée le groupe Scepol, formé par Patrick Delachaux, Roberto Bestazzoni et Cédric Segapelli. Rencontre

scepol Bon à savoir: «Tuer quelqu’un, ce n’est pas facile.» Ou aussi: «Un mec pète les plombs dans un bar: le gars peut avoir 60 ans, peser 50 kilos, être malade, toxicomane et avoir cinq flics sur lui pour le maîtriser – on n’arrive pas facilement à le faire tomber.» Ou encore: «Des morts, j’en ai vu, il leur manque toujours une chaussure.» Voilà le genre de choses qu’on apprend en passant une soirée avec Roberto Bestazzoni, Patrick Delachaux et Cédric Segapelli. Un pied dans la police, un autre dans la fiction, les trois Genevois se sont groupés en septembre 2013 sous le nom de Scepol, comme «scénario police»: une «entreprise scénaristique» vouée à mettre du réel et du vécu dans des intrigues policières.

Motivation: «Je me suis aperçu que les policiers qui écrivent du scénario aujourd’hui racontent des problèmes de société des années 1970, 1980, 1990: des histoires de clans italiens, corses, lyonnais qui n’existent quasiment plus», explique Patrick Delachaux. Flic de quartier, comme l’indique le titre de son premier roman (en cours d’adaptation au cinéma avec Olivier Marchal et Pascal Elbé), auteur d’essais (Présumé non coupable, des flics contre le racisme, 2007), écrivain voyageur (Déroute, 2013), l’ancien policier est le vétéran de l’écriture au sein du trio.

«Ce qui existe en francophonie, c’est d’une part le polar de genre, qui est un peu malmené par des problèmes de manque de réalisme, et d’autre part le polar naturaliste: Le Petit Lieutenant ou Polisse sont excellents, mais ils n’ont pas d’intrigue, ce sont des tranches de vie – la main courante de telle ou telle brigade. Nous essayons de prendre l’ornière du centre: faire du genre, mais avec du réalisme», avance Cédric Segapelli. Passé, au fil des années, de la patrouille de police secours à la police de proximité, puis au rôle d’instructeur, l’homme blogue en tant que «dévoreur compulsif de polars» sur le site de la Tribune de Genève .

Roberto Bestazzoni vient, lui, de deux autres mondes: comédien depuis vingt ans (il était le lieutenant de Neutre, le pêcheur qui soigne Matt Damon dans The Bourne Identity, le sbire à qui saint Pierre coupe une oreille dans The Passion de Mel Gibson), il est devenu policier municipal à Carouge il y a six mois. Fatalité? «J’ai joué beaucoup de flics. J’ai habité quatre ans à Paris, dont deux à la Goutte d’Or, où on ne m’a pas adressé la parole pendant une année et demie, parce que les gars qui tenaient les murs me prenaient pour un flic. Ils ont commencé à me parler lorsqu’ils m’ont vu dans un épisode de Julie Lescaut où je jouais avec Mouss Diouf…»

Et puis? «On galère, comme comédien. J’en ai eu marre d’attendre que mon téléphone sonne, parce que c’est angoissant. Je me suis dit: j’ai deux enfants, il faut que je trouve un autre boulot. Mais à 49 balais, la vache, tu fais quoi? T’es aux oubliettes. C’est alors qu’un pote me dit: il y a une école de police. Je lui dis: mais je suis migros-daté, moi! En fait, ils engageaient des quinquas.» Reconversion réussie, page tournée: «Etre au service des citoyens, la petite dame, le petit jeune, moi, c’est un truc qui me plaît.» Surprises de la vie: à l’école de police, le comédien défroqué se fait repérer par Delachaux et Segapelli, qui officient comme instructeurs. La fiction le rattrape.

La police, la fiction: y a-t-il un lien entre ces vocations? «Le polar, je l’ai connu très jeune, par mon père, qui avait sa collection de Série Noire. Il y avait un interdit à braver: c’était violent, les couvertures avaient des filles sexy dessus et, au dos, il y avait une pub pour des cigarettes ou pour des parfums virils, genre Eau sauvage ou Paco Rabanne. Mais je ne me suis pas dit: j’ai lu des polars, je veux entrer dans la police. Au contraire, ces polars-là m’auraient plutôt dissuadé. Le flic était toujours un gars corrompu, incompétent, alcoolique. Le héros, c’était le détective privé», raconte Cédric Segapelli. Et Delachaux? «J’avais envie d’être dans la rue, face à des problèmes de société. J’aurais pu être ambulancier ou pompier. Avec le recul, si j’ai choisi la police, c’est parce que je me disais: je suis un cow-boy, je vais sauver la veuve et l’orphelin, comme les héros des films d’action que j’aimais quand j’étais petit. Ce qui n’est pas du tout dans la réalité policière, on est d’accord: en six mois, t’as compris.»

Projets sur le feu: une histoire de mercenaire suisse qui revient de la Révolution française avec un secret; une série télé appelée Brûlures, dirigée par Elena Hazanov, traquant des trafics entre la Suisse, l’Ukraine et la Russie; le film Banlieue rouge, sur la police de proximité en région parisienne… Le dossier le plus abouti s’appelle Les Aigles des Balkans: dans l’ex-Yougoslavie embrasée des années 90, des réfugiés reviennent de Suisse, armés… Histoire vraie, vécue par Bestazzoni dans un détour humanitaire de son CV: «Certains, avec un excès de zèle incroyable, prenaient un kalachnikov pour aller guerroyer le week-end et rentraient à l’usine le lundi. On pouvait même en trouver certains parmi ces snipers qui tiraient sur les civils dans le no man’s land.»

La discussion s’emballe: la banalité du mal («Ce qui est intéressant, c’est quand le mec qui fait un truc pareil n’est pas un salaud: là, on est dans du Hannah Arendt», lance Delachaux), l’abjection commise sur ordre, le devoir de désobéissance: «Quand on observe des forces de police qui se retournent, comme en Egypte il y a trois ans, et se mettent avec les manifestants, tout à coup on voit une pensée.» «Ce que j’enseigne, c’est de ne pas obéir aveuglément aux ordres… Je crois que de plus en plus, envers et contre tout, la pensée est en marche, même dans les corps de police», ajoute Segapelli.

L’instructeur est optimiste: «Les jeunes posent des questions, ils ont de plus en plus accès à des connaissances. Ils n’ont peut-être pas lu le bouquin, mais ils en ont entendu parler et ça leur suffit, ils savent qu’un gars a dit: Indignez-vous ! Autrefois, ce genre de choses était confidentiel, on le trouvait dans les pages culturelles, il n’y avait pas de réseaux sociaux. Maintenant, les jeunes trouvent ça sur Facebook. J’incite mes aspirants à lire la presse, à s’ouvrir. Même le 20 minutes, ça alimente la réflexion.» Au fond, il n’y a que ça: «Scepol, c’est trois flics qui se questionnent.»